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samedi 16 juillet 2011

Claude Cahun, photo d’identités

Caméléon. A Paris, le Jeu de paume expose une rétrospective de l’artiste surréaliste et de ses métamorphoses sexuées.

Presque vingt ans après son apparition à l’antenne parisienne de la galerie Zabriskie, alors au 37 rue Quincampoix, Claude Cahun a les honneurs du Jeu de paume. En 1992, placées sous vitrine, les miniatures de cette artiste inclassable étaient passées inaperçues, à peine deux ou trois échos dans la presse. Aujourd’hui, son héritage est perceptible dans de nombreux domaines, de la mode à la publicité, comme si «la mutante héroïque», ainsi que la nommait Michèle Causse (1), était en voie de reconnaissance, y compris par ceux qui s’agaçaient hier de son anticonformisme affiché. Un destin mythologique pour une voix unique : «Je ne crois qu’à ce que je veux.»
Fardées. Née Lucy Schwob à Nantes le 25 octobre 1894 («Un scorpion s’est retourné dans le ventre de ma mère») et morte à Saint-Hélier, Jersey, le 8 décembre 1954 (arrêt cardiaque), Claude Cahun - qui invente son pseudonyme en 1917 - reste difficile à saisir dans son entière étrangeté. Ecrits, photos, correspondances, il y a tant… Tout est passionnant, et, dans le même temps, tout se décompose, tant elle a su s’échapper des carcans et autres obligations ordinaires pour (dé)construire, non seulement son présent mais aussi son image.
Au Jeu de paume sont accrochés ses autoportraits, des tout premiers, tête rasée (1919, air de matelot), aux derniers réalisés après-guerre avec sa compagne, Suzanne Malherbe, lorsqu’elle s’engage sur le Chemin des chats, vers 1949. Cette trajectoire peut paraître fastidieuse si l’on considère ces autoportraits comme un pur exercice de narcissisme. Ce qu’ils ne sont pas seulement. D’où la nécessité de s’éloigner des murs - et des phrases décorum qui y sont inscrites comme des pots de fleurs. Pourquoi ne pas s’avancer vers le hasard et se laisser prendre «à ses propres sortilèges» ?
Que fait la nièce de l’écrivain Marcel Schwob (2) en 1929, un an après la mort de son père ? La marionnette ? Mieux, la femme de Barbe bleue au Plateau, théâtre parisien. Joues fardées, elle brave l’objectif de travers, arbre sous la tempête. Elle prépare son autobiographie, Aveux non avenus (lire page suivante),avec Suzanne (nom d’artiste Marcel Moor), aimée depuis son adolescence. Plus tard, elles rencontreront les surréalistes, les vrais comme les faux, ambiance macho. Plus tôt, elle a portraituré Henri Michaux, dédoublé, l’un des futurs invités de la Ferme sans nom, leur maison médiévale sur l’île de Jersey.
Mascarade. Maniaque du miroir, Cahun fait souvent mouche. Non par sa pratique du déguisement, ou du travestissement, mais parce que s’élabore, dans un cadre étroit, une esthétique surprenante, à la fois exécutée à la va-vite, limite guillotine, et ritualisée. Tantôt elle inquiète, déployant à outrance son allure inimitable d’«icône extraterrestre» (3), entre anorexie et séduction funeste. Tantôt elle enchante, actrice d’un rêve freudien mis en scène par Grete Stern, corps replié d’écolière épuisée sur l’étagère d’une armoire.
Aucune hésitation à poser nue, sur le sable. Ou avec une perruque Marie-Antoinette, sourcils épilés, une peluche dans les bras. Ou son chat entre les cuisses. Claude Cahun n’a peur de rien, ni du ridicule, et surtout pas de la mascarade. Elle est la femme-caméléon et/ou l’homme-canon, prête aux paris les plus insensés.Voilà d’ailleurs ce qui nous touche encore aujourd’hui : cette façon d’en découdre en permanence avec l’autorité, la norme, la satisfaction ou l’idée même de la réussite sociale. Son mot clef : la liberté d’expression.
En plus des autoportraits sont montrés de multiples natures mortes. Plus revêches à regarder, en apparence. Mais l’artiste aux mille visages y poursuit le mystère de sa métamorphose. Avec des bouts de ficelle et des morceaux de journaux. Un petit vaudou.
(1) Tiré de «Pour une anthologie des créatrices lesbiennes dans la Résistance», sous la direction de Paola Guazzo, Bagdam Espace lesbien, 2008. www.bagdam.org/articles/ CahunCausse.html (2) Sur cet ami d’Oscar Wilde, le site de Marcel Schwob : www.marcel-schwob.org (3) «Libération» du 13 janvier 1993.

vendredi 1 juillet 2011

Claude Cahun, l'artiste lesbienne qui se jouait des genres

Artiste avant-gardiste, queer avant l'heure, résistante... Trop longtemps méconnue, Claude Cahun est aujourd'hui mise à l'honneur par le musée du Jeu de Paume, à Paris. Une expo retrace la vie de cette artiste qui a toujours travaillé main dans la main avec sa compagne.

«Brouiller les cartes. Masculin, féminin? Mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours.» Cette citation de Claude Cahun affichée à l'entrée de l'exposition du Jeu de Paume résume bien la démarche de cette artiste avant-gardiste des années 1930. Dans ses auto-portraits, elle s'amuse à mélanger les genres pour démonter les clichés. Tantôt en bas-résille et tantôt crâne rasé ou portant un monocle, elle cultive sa singularité en rejetant les normes. Sa mise en scène en haltérophile féminisé portant un tee-shirt «I am in training. Don't kiss me» (photo ci-dessus) traduit aussi un humour queer surprenant pour l'époque.


Des amantes inséparables


L'exposition offre un bel aperçu des œuvres de l'artiste (photos, aquarelles, livres…), longtemps méconnues en raison de sa démarche anti-commerciale. Elle permet aussi de découvrir le parcours personnel et professionnel de Claude Cahun, née Lucy Schwob (1894-1954), tour à tour écrivain, traductrice, actrice et photographe. Elle redonne enfin toute sa place à sa relation avec sa compagne et partenaire artistique, Suzanne Malherbe (ou Marcel Moore).

Dans la section «Entre nous», on découvre la complicité de ce couple formé à l'âge de 15 ans et qui
durera toute une vie. Ces amantes du Paris intellectuel lesbien de l'époque sont inséparables dans l'intimité comme dans le travail – Claude Cahun ira même jusqu'à déclarer à Suzanne «Je suis l'œuvre de ta vie». Ensemble, elles réalisent écrits, photos ou photomontages, comme ceux qui illustrent l'œuvre majeure de Claude Cahun, Aveux non avenus(1930). Cet ouvrage, qui vient d'être réédité par Mille et une nuits, ajoute aux photomontages des poèmes, des lettres ou des contes abordant les thématiques favorites de l'artiste comme le corps féminin, le double ou le désir.
Héroïne de la résistance
Mais Claude Cahun ne se contente pas de manifester ses idées dans ses oeuvres. Elle s'engage aussi dans des actions politiques, illustrées dans l'exposition par le film Playing a part: the story of Claude Cahun (2005). Elle rencontre des personnalités comme Robert Desnos ou André Breton et rejoint le mouvement surréaliste et l'extrême gauche intellectuelle.
Entre 1940 et 1944, Claude et Suzanne, souvent forcées de se faire passer pour des sœurs, deviennent des héroïnes de la résistance. Sur l'île de Jersey où elles vivent, elles mènent des actions contre l'occupation nazie. A coups d'inventivité et d'humour, elles n'hésitent pas à se faufiler jusque sous le nez de l'ennemi pour déposer des tracts sur les voitures ou dans les poches des soldats dans le seul but de leur saper le moral. Dénoncées, elles sont emprisonnées et condamnées à mort en 1944, mais heureusement graciées à la libération. Le 8 mai 1945, Suzanne prend Claude Cahun en photo avec l'aigle nazi entre les dents pour symboliser leur liberté et leur créativité retrouvées.
Exposition Claude Cahun, jusqu'au 25 septembre Au Jeu de Paume, 1, place de la Concorde, 75008 Paris