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vendredi 13 avril 2012

Lesbiennes, c’est par où les sorties ?

A Paris, un bar-resto et une boîte historiques pour homosexuelles risquent de fermer. Petit à petit, la capitale se vide des lieux pour filles, alors que les espaces gays fleurissent.
Dans l’étroite rue Quincampoix (IVe arrondissement), tout près de Beaubourg, du monde clope devant le Troisième lieu en ce début soirée. A 18 h 30, il est encore tôt, mais la plupart sont venus soutenir ce bar-restaurant lesbien historique, ainsi que le petit magasin de disques juste à côté (My electro kitchen) et, à une dizaine de mètres de là, la boîte des Filles de Paris. Les trois appartiennent à la même association, les Ginettes armées, et sont menacés de fermeture par la justice. D’«afterwork» solidaire en pétition en ligne, les soutiens se mobilisent depuis quelques semaines, alors que plusieurs audiences ont déjà eu lieu. Lors de la dernière, le 15 mars, le tribunal de commerce de Paris a accordé trois mois de répit supplémentaires pour trouver une solution.
«Avant tout, ce sont des problèmes d’argent, explique la fondatrice, Yauss Gane, petite brune aux cheveux courts, la quarantaine. Comme tous les bars à Paris, on a régulièrement des contrôles fiscaux, mais là on en a eu trois à la suite. On a l’impression que c’est de l’acharnement.» D’ici à juin, la société doit présenter un plan de continuation qui prend en compte la dette fiscale qu’elle conteste.
Abordable. Le Troisième lieu a été fondé en janvier 2004, par Yauss et les Ginettes armées, association lesbienne féministe et militante, avec un but : créer un espace de socialisation festif abordable pour toutes. «Pendant des années, j’ai coorganisé des soirées "Je hais les dimanches" un peu partout dans Paris, raconte Yauss, accoudée au bar. Mais j’avais toujours eu envie d’avoir mon bar.» Le lieu est rapidement devenu un carrefour de la communauté lesbienne, notamment pour les plus jeunes, en partie à cause de la disparition d’autres acteurs. Fermeture du Pulp, la boîte electro du boulevard Poissonnière (IIe arrondissement), arrêt du lieu collectif autogéré La Barbare à Montreuil en 2007 ou encore rachat de Chez Moune (IXe) en 2008 par les propriétaires du Baron…
La communauté lesbienne possède finalement peu d’espaces culturels et festifs identifiés, alors qu’«il y a environ 200 lieux pour les gays dans le Marais», note le sociologue Colin Giraud, qui a travaillé sur la construction des espaces homosexuels à Paris et Montréal. «Historiquement, ce sont des quartiers et des commerces qui ont été pensés par des hommes, les lesbiennes n’ont pas été impliquées», juge le chercheur.
Le Troisième lieu s’étend tout en long. Sur la gauche, le bar, de l’autre côté, des tables en bois, un peu camping, pour mélanger les groupes, un baby-foot et, au fond, des tables noires basses pour deux, un peu plus intimes. «Ce qui est important pour nous, c’est qu’il y ait vraiment tous les types de filles, mais aussi des hommes, et on a voulu que l’endroit reste abordable», défend Yauss. Elle regarde la salle. «Pour le quartier, la bière n’est pas chère, les plats sont à dix euros.» Du coup, économiquement, ce n’est pas facile. «Avec la crise, les filles consomment moins, déjà qu’elles ont des salaires inférieurs aux hommes. Avant, elles prenaient une planche chacune, maintenant c’est une pour deux», regrette-t-elle.
Mélange. Un autre soir, Lucille, étudiante, est attablée devant une salade. Elle vient «de temps en temps» ici et confirme : «Ça brasse une population différente, des avocates, des infirmières, des jeunes, des employées. Y a assez peu d’endroits comme ça, parce que les lesbiennes sont plus dans l’invisibilité que les gays.» Ce mélange ne plaît pas forcément à toutes. A la même table, deux femmes, la quarantaine, blousons en cuir noir et cheveux longs, viennent de terminer un croque. «Nous, on vient rarement là, dit Marie. On est venues s’encanailler, voir des filles différentes, mais bon, elles sont un peu moches.» Sa camarade pouffe. Lucille soupire : «Les lesbiennes adorent cracher sur les autres lesbiennes.» Marie continue : «On a mangé, on a bu, on en a eu pour 18 euros, je ne sais pas comment elles font pour tenir.» Elle montre la note. «Au début, j’ai cru que le 1 était un 4, et ça ne m’aurait pas choquée… Nous, en général, on préfère se faire des soirées privées entre copines, et là on n’hésite pas à dépenser beaucoup», ajoute-t-elle.
Sur le trottoir, Casey, 18 ou 19 ans, pas plus, sweat à capuche et piercing au coin de la bouche, fume en compagnie de son amie Minh Tinh, en débardeur malgré le froid. «Nous, on vient souvent là», raconte la première. «Pour boire des litres de bière», ajoute-t-elle en riant. Plus sérieusement, «si le Troisième lieu ferme, on est dans la merde, c’est pratique quand tu vas sur Paris et que tu descends à Châtelet». Même s’il y a parfois trop de monde le week-end, elles apprécient l’endroit car elles peuvent danser et draguer sans être emmerdées par des mecs. Une autre cliente, Stéphanie, vient se joindre à la conversation. Les lesbiennes n’ont pas la même culture de la fête selon elle, «elles prennent moins de drogues et dépensent moins que les gays», d’où un nombre de lieux plus limités.
Marie-Ange participe à la gestion des trois établissements auprès de Yauss. «Il faut l’avouer, les lesbiennes sont parfois un peu chiantes. Dès qu’elles ont des copines, elles arrêtent de sortir», regrette-t-elle lors d’un afterwork de soutien. «Elles ne vont pas chercher une troisième partenaire dans les bars par exemple, pour un plan d’un soir.» Au fil des semaines, Yauss semble de moins en moins optimiste : «On a commencé à faire visiter à des gens qui sont intéressés par le rachat du fonds de commerce. L’autre jour, c’était pour un pub avec des grands écrans plats !» Elle soupire : «Nous, c’est quand même autre chose.»

http://next.liberation.fr/sexe/2012/04/10/lesbiennes-cest-par-ou-les-sorties_810514

dimanche 29 janvier 2012

Le Troisième Lieu et Les Filles de Paris vivent peut-être leurs derniers instants

Les deux établissements de la rue Quincampoix, très prisés des lesbiennes parisiennes, vont peut-être être liquidés dans quelques jours. Le tribunal devrait rendre une décision le 2 février.



Depuis quelques années, la rue Quincampoix, près de Beaubourg, est incontournable pour qui veut s’aventurer dans le milieu lesbien parisien. Dans quelques jours, il est possible que cette phrase se conjugue au passé. Nouveau coup dur pour le clubbing lesbien: après la fermeture du mythique Pulp en 2007, le bar Le Troisième Lieu, sa voisine restau-bar-club Les Filles de Paris ainsi que la boutique de disques et t-shirts My Electro Kitchen vont peut-être bientôt être liquidés...
Redressement judiciaire et contrôle fiscal
Les trois établissements sont associés et gérés par Yauss. Contactée par TÊTUE, elle nous donne sa version des faits sur les problèmes économiques dans lesquels ces commerces sont embourbés: «Le Troisième Lieu est en redressement judiciaire depuis un an». Comprendre que face à une situation budgétaire exsangue, le tribunal de commerce de Paris a mis le lieu en observation. S’est ajouté à cela un contrôle fiscal, selon elle, «complétement démesuré». «Et durant la période de redressement judiciaire on a eu un deuxième contrôle fiscal», qui s'est à nouveau mal passé. S’il s’effondrait, le Troisième Lieu emporterait inévitablement dans sa chute Les Filles de Paris et My Electro Kitchen. Un vrai château de cartes.
Yauss ne remet pas en cause le redressement judiciaire. Elle évoque «la crise économique, les dettes accumulées ces dernières années». C’est le contrôle fiscal qu'elle conteste. «On ne se croise pas les bras: on a un avocat fiscaliste qui s’en occupe et on a écrit au ministre...»
Réponse le 2 février
Le 2 février, date qui marque la fin de la période d'observation, le tribunal devra se prononcer. Deux possibilités se présentent. Dans le cas le plus optimiste, «il voit qu’on a fait tous les efforts possibles depuis un an et estime que la barre a été redressée, avance Yauss. Alors il pourra nous accorder un plan de continuation pour rembourser les dettes sur dix ans». Mais s’il choisit la seconde option, le 62 rue Quincampoix devra trouver un repreneur. Un pub serait déjà sur les rangs...
Pour éviter cette issue, elle a lancé une pétition. Car Yauss ne se décourage pas: «Sur internet, on est arrivé à plus de 500 signatures, mais ce n’est pas assez. Plus la pétition sera signée, plus le tribunal pourra voir qu’il n’y aura pas que des employées qui seront à la rue en cas de fermetures, il y aura aussi toute une communauté...»